Pleistocene Park : Le pari fou des Zimov


Le pari sur l'avenir des Zimov père et fils, c'est de revenir à l'âge de glace. Contre-intuitif ? Pas tant que ça. Alors que les températures en Arctique étaient plus de 30°C au-dessus des normales saisonnières la semaine passée, et que le dernier rapport du GIEC préconise les solutions basées sur la nature pour s'adapter à la crise climatique, Sergueï et Nikita Zimov œuvrent quotidiennement au Pleistocene Park avec un leitmotiv : atténuer le dérèglement climatique en empêchant la fonte du permafrost. Comment? En recréant l'écosystème de steppes de l'époque géologique du Pléistocène, en introduisant des herbivores en Arctique. On vous emmène en Sibérie septentrionale, proche de la ville de Tcherski. PRIMAIRE a interrogé Nikita Zimov, directeur de la réserve et chercheur à la Northeast Science Station.



Sergueï et Nikita Zimov

Si vous deviez expliquer à un enfant ce qu'est le permafrost...


Nikita Zimov : Dans certaines parties du monde où la température annuelle moyenne est inférieure à 0°C, on peut trouver sous la couche superficielle du sol une épaisse couche de terre, de roche ou encore d'argile qui reste gelée toute l'année. Cette dernière peut considérablement s'étendre en profondeur. Par exemple, dans notre région de Sibérie, elle fait 600 mètres de profondeur. C'est ce qu'on appelle le pergélisol ou permafrost : il peut rester gelé des années, des dizaines de milliers d'années même. Dans le cas où le permafrost contient de la terre, on y trouve beaucoup de matière organique : plantes, racines ou encore cadavres d'animaux qui ne se sont pas décomposés au cours du temps, car préservés par le froid. Très souvent, en Arctique, on trouve aussi de la glace dans le permafrost.


Et que se passe-t-il lorsque, avec le dérèglement climatique, le permafrost fond ?


En atteignant 0°C, le permafrost commence à fondre. Lorsqu'il contient de la glace, comme chez nous, la fonte est beaucoup plus rapide. La neige se transforme en eau et le sol s'effondre, le permafrost quant à lui est exposé à l'air libre. Cela peut aller très vite. La matière organique contenue dans la glace fond elle aussi : les microbes qu'elle contient se réveillent et transforment cette dernière en gaz à effet de serre, soit en CO2 et méthane.



Fonte du permafrost à Duvanii Yar, Pleistocene Park.

" Actuellement, le permafrost arctique contient environ deux fois la quantité de carbone présent dans l'atmosphère terrestre, trois fois celui séquestré dans toutes les forêts terrestres ". Nikita Zimov


C'est assez vertigineux. La vitesse à laquelle le permafrost se dégradera, et combien de temps cela prendra pour le carbone organique de se décomposer sont sujets à débat. Dans tous les cas, la dégradation du permafrost dépendra des extrêmes climatiques des années à venir, et on ne peut pas prédire si l'hiver prochain sera chaud ou froid. Mais nos projections nous laissent penser que, dans notre région, le processus commencera dans les trois décennies à venir.


Pouvez-vous nous expliquer quel rôle joue la neige pour le permafrost ?


La neige a un rôle d'isolant thermique : cela veut dire que sous la neige, il fait plus chaud. Autrement dit, plus il y a de neige, plus le permafrost est chaud.


Votre père, Sergueï Zimov, a été l'un des premiers scientifiques à mettre en avant le rôle du carbone dans le permafrost. Était-il un pionnier ? Comment a-t-il eu l'idée de créer le Pleistocene Park ?


La science du permafrost est apparue en Union Soviétique alors que mon père était à peine né. Dans les années 50-60, on investissait pour construire des villes en Arctique, on avait donc besoin de scientifiques et d'ingénieurs pour comprendre comment construire ces infrastructures sur le permafrost. C'est au moment où l'Union Soviétique s'est effondrée que le problème du changement climatique a fait surface, et avec lui l'équation du cycle du carbone. Mon père était un pionnier, oui, dans le sens où il a été le premier à comprendre que le permafrost constitue un énorme stock de carbone.


Sergueï Zimov

" Aujourd'hui, on mentionne le permafrost dans les rapports du GIEC, mais il y a vingt ans personne ne savait qu'il contenait du carbone. Avec lui (Sergueï), la science du permafrost est passée de l’ingénierie à l'écologie. " Nikita Zimov


Quand mon père est venu en Arctique en tant qu'étudiant, il a remarqué deux choses : D'abord, partout où la végétation originelle dominée par les mousses était dérangée par les infrastructures humaines, l'herbe se mettait à pousser. Si tu conduis à travers la toundra, les gens voient la trace de ton passage pendant des années car il y a de l'herbe dessus, et des mousses et lichens partout ailleurs. D'autre part, il remarqua que là où le permafrost était exposé à l'air libre, près de la rivière, il y avait une grande quantité d'os d'animaux qui sont une relique du passé glaciaire : mammouths, bisons... Aujourd'hui pourtant, il y a très peu d'animaux en Arctique. En associant ces deux idées, l'herbe poussant spontanément sur le sol piétiné et les grandes populations d'animaux aillant vécu en Sibérie dans le passé, il a pensé que l'écosystème d'hier était certainement beaucoup plus productif que celui d'aujourd'hui. Sa première intention était donc de ramener cet écosystème à la vie. Les considérations climatiques sont arrivées plus tard.


En quoi le fait de recréer l'écosystème de steppes du Pléistocène permet-il de réguler le dérèglement climatique ?


Nous mentionnons généralement quatre facteurs.

Le premier pourrait être utilisé à l'échelle mondiale, il est pourtant rarement évoqué : les prairies sont plus claires que la végétation actuelle en arctique. Or, plus une surface est claire, plus elle réfléchit le soleil, ce qui signifie qu'il y a moins d'énergie solaire absorbée dans le système, soit moins d’absorption de chaleur. Concrètement, cela veut dire que dans une prairie, il fera globalement plus frais qu'en forêt. C'est ce qu'on appelle l'effet Albédo.

Le second facteur concerne la dégradation du permafrost. Comme je l'ai dit plus tôt, la neige est un bon isolant thermique. Les animaux, en piétinant la neige, permettent au sol d'être exposé au froid hivernal. Le sol et le permafrost peuvent ainsi geler beaucoup plus profondément.

Maintenant, revenons-en aux arbres. En Sibérie, les arbres sont petits, ils ne permettent pas de séquestrer beaucoup de carbone. On obtiendrait, avec l'écosystème des steppes, des herbes qui poussent très vite en développant leur système racinaire en profondeur en quête d'eau. D'année en année, l'herbe produit de nouvelles racines, alors que les racines de l'année passée restent en profondeur dans le sol gelé, se décomposant très lentement. Cela permettrait de stocker une grande quantité de carbone. Cette solution pourrait être appliquée partout où le climat est très froid.

Enfin, en Arctique, la végétation a une évapotranspiration très lente, et les sols sont par conséquent de vraies éponges : cela favorise l'émission de méthane, un gaz à effet de serre puissant qui se développe dans des conditions anaérobies, c'est-à-dire dans des milieux sans oxygène comme nos sols trempés. Par le biais de la photosynthèse, les herbes des steppes drainent l'eau du sol, évitant ainsi les émissions de méthane. Les animaux que nous importons émettent du méthane, c'est vrai, mais seulement à hauteur d'un quart de ce qui serait émis sans les steppes.


À quel moment avez-vous commencé à importer des animaux au Pleistocene Park ?


Le premier essai date de 1989. Mon père avait fait venir quelques chevaux. Il les a gardé un hiver je crois, puis à la chute de l'URSS il a dû les donner, car il n'y avait plus de financements. La réserve elle-même a été créée en 1996. Pendant quinze ans, il ne s'est pas passé grand chose par manque de fonds. Faire venir des animaux en Arctique est très coûteux ! C'est seulement en 2010 que nous avons reçu les moyens financiers nécessaires pour entamer le processus.


L'herbe pousse !




" Au fur et à mesure, alors que les animaux arrivaient, nous avons vu les mousses être remplacées par de l'herbe, et le sol est devenu plus fertile ! " Nikita Zimov








Une fois arrivés, les animaux doivent s'adapter au climat Arctique. Notre rôle est de les aider, de leur donner du fourrage supplémentaire en hiver, de les soigner... Aujourd'hui, aucun animal ne peut vivre ici sans aide humaine, si ce n'est peut-être les élans et les bœufs musqués. Chaque année, nous faisons venir de nouveaux animaux dans nos grandes parcelles clôturées : par exemple l'an dernier nous avons fait venir des chameaux, il y a deux ans des bisons américains... Ces animaux travaillent à construire un habitat confortable pour eux, et ce faisant ils permettent l'apparition d'un nouvel écosystème.


Quelles difficultés pouvez-vous rencontrer ? Avez-vous eu des espèces qui n'ont pas réussi à s'adapter ?


Évidemment nous rencontrons des difficultés, nous sommes un projet écologique, en grande partie autofinancé, en Sibérie ! (rires) En vérité, nous avons très peu de connaissances sur la manière de créer un écosystème passé. Des réintroductions d'espèces animales ont déjà été effectuées en des lieux où ces espèces vivaient à l'origine. L'expérimentation que nous menons au Pleistocene Park est beaucoup plus complexe : nous ne savons pas précisément comment l'écosystème steppique est censé fonctionner sous le climat actuel. Nous avons essayé différents types de bétail, comme les vaches de la région de Kalmoukie, les bisons, les yaks... Et les yaks ont décroché la médaille des pires animaux du Pleistocene Park ! Ils ne veulent pas pâturer, ils sont dépendants du fourrage qu'on leur donne en hiver, ils n'ont aucune envie de créer un nouvel écosystème! En revanche, les bisons ont donné d'excellents résultats: je pense que ce sont des animaux que nous pourrions faire venir en Arctique en grand nombre, car ils se sont très bien adaptés.



Un yak au Pleistocene Park

Quelles sont les sources de financement du Pleistocene Park ?


Les profits générés par la Northeast Science Station sont généralement réinvestis dans le Pleistocene Park. Honnêtement, ce n'est pas un business très lucratif, ce n'est pas la source de revenus la plus fiable non plus !


Vous recevez également des subventions, du groupe Alrosa par exemple ?


Oui, c'est juste. En 2017, nous avons commencé à faire une levée de fonds. Nous avons ainsi obtenu des donations d'entreprises qui sont aujourd'hui suffisantes pour subvenir à la maintenance du parc. En ce qui concerne Alrosa, l'an dernier ils ont sponsorisé un projet d'expédition destiné à amener des bœufs musqués au Pleistocene Park.


Et combien de personnes travaillent dans la réserve ?


Actuellement nous sommes trois. Parfois, nous embauchons quelques personnes de plus pour des projets spécifiques, comme la construction de clôtures par exemple.


Idéalement, comment imaginez-vous le parc dans dix ans ? Quels seraient vos besoins humains et financiers pour développer au mieux ce projet ?


De manière générale, il est très difficile de prédire ce qui se passera dans dix ans ! Mais notre plan prévisionnel est le suivant : actuellement, nous avons environ 14 000 hectares de terres. Nous voulons construire des clôtures tout autour de cet espace, un chantier que nous aimerions finaliser d’ici trois ans. Au sein de ce territoire, nous aimerions amener davantage d’animaux afin d'obtenir d'ici dix ans un petit écosystème comprenant plusieurs milliers d’animaux et des prédateurs, sans qui l'écosystème ne peut se maintenir de manière durable.

Nous pouvons aussi imaginer de donner à notre projet une valeur plus globale en commençant d’autres projets ailleurs en Arctique : une fois ces écosystèmes durablement installés, nous pourrons enlever les clôtures et ils seront alors capables de s’étendre d’eux-mêmes, sans intervention humaine. Voilà quel serait mon rêve dans un monde parfait, voilà ce que j’aimerais accomplir avant d’être vieux ! Si le Pleistocene Park n’est pas devenu un écosystème autonome d'ici à ma retraite, je considérerai que j’ai échoué dans ma mission.


" Ces idées sont-elles réalistes ? Peut-être pas, mais il ne s’agit pas d’une raison pour ne pas essayer de les mettre en place. " Nikita Zimov



Un camion chargé de bisons traverse une chaîne de montagne en direction du Pléistocène Park


Pensez-vous que nous pourrions appliquer le principe du Pleistocene Park à l'échelle mondiale ? Pourrions nous appliquer les mêmes solutions au Canada ou en Scandinavie par exemple, où l'on trouve également du permafrost ?


Oui, bien sûr ! Les solutions ne concernent pas seulement le permafrost, mais également l'effet albédo dont je parlais précédemment, ou encore les méthodes de séquestration de carbone qui peuvent être appliquées de manière globale. Cependant, notre projet nécessite que l'on fasse beaucoup plus de recherches. Je suis un scientifique, et je ne peux pas affirmer : " Il faut mettre des vaches en pâture sur toute la planète ! ". Je ne dispose pas de suffisamment de preuves sur ce que nous pouvons faire, et sur la manière dont nous devons le faire. Au Pleistocene Park, nous menons actuellement des recherches pour mesurer l'effet de ces animaux sur l'environnement.


Quelle est la philosophie du Pleistocene Park ? Sauver la planète, sauver l’humanité ?


Mon intention est claire : je veux faire de notre planète le meilleur endroit possible afin que les humains puissent y vivre, et enseigner aux humains qu’il est possible de l’habiter de manière durable. Actuellement, notre mode de vie n’a rien de durable, et si nous n’y changeons rien, notre civilisation disparaîtra. Dans ce contexte, je pense que nous pouvons beaucoup apprendre de la nature : au-delà des enjeux climatiques, c’est la mission que nous nous donnons au Pleistocene Park.


Quel est le rôle de l'homme dans l'écosystème du Pleistocene Park ?


Notre rôle est de faire en sorte de passer d'un écosystème à un autre. Actuellement, nous sommes dans un système stable et peu productif. Nous voulons passer à un autre système stable, beaucoup plus productif, qui a existé pendant des millions d'années, sous différents climats et dans différentes régions du monde.


" C'est comme si tu avais une montagne, avec de chaque côté une vallée. Je suis en train de pousser une énorme pierre jusqu'au sommet de la montagne. Une fois que je serai arrivé en haut, je n'aurai plus qu'à pousser la pierre qui roulera jusqu'à la prochaine vallée. Je n'aurai plus rien à faire qu'à la regarder chuter, puis se stabiliser ! " Nikita Zimov


Avez-vous le sentiment d'être écouté pour les solutions que vous proposez ?


Ce qui est sûr, c'est que l'on nous écoute davantage aujourd'hui. Il y a dix ans, personne ne s'y intéressait vraiment, et je pense que sous Staline j'aurais certainement été persécuté pour cela ! Aujourd'hui, dans le contexte du dérèglement climatique, les solutions basées sur la nature gagnent rapidement du terrain, ce qui est très positif selon moi. Le Pleistocene Park n'est pas encore un projet de grande envergure, il s'agit avant tout de mon père et moi faisant venir quelques animaux par-ci par-là. Cependant, je crois que nous avons largement avancé sur le plan idéologique en faisant évoluer les mentalités.


Un mot à l'attention des jeunes générations ?


Et bien... J'espère vraiment que nos enfants seront meilleurs que nous !



Nikita et les chameaux arrivés l'an passé


Pour en savoir plus sur le Pleistocene Park :


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Crédit photos : page facebook du Pleistocene Park








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