Peut-on badiner avec l'amour ?


Le week-end, PRIMAIRE philosophe. Errant dans les rues, nous faisons le micro-trottoir de la sagesse du passant aux graffitis, en passant par les inscriptions griffonnées à la va-vite des toilettes publiques. Avec cette chronique de philosophie pratique, PRIMAIRE donne la voix aux penseurs du pavé afin de rebondir sur un sujet d’actualité. De quoi survoler en toute quiétude les bonnes, les mauvaises, les vraies et les fausses nouvelles. Aujourd’hui, on vous parle d’amour.



Glyptoteket Museum, Copenhague



Peut-on, ou non, badiner avec l’amour ? Si l’on en croit le drame romantique éponyme de Musset, résolument pas. Cette semaine aussi, tout nous aura porté à croire que l’amour est un sujet vraiment très sérieux. Non, nous a-t-on dit, il n’y a rien de léger dans les affaires de cœur. Tout un chacun s’est emparé du sujet, mettant l’amour à toutes les sauces, si bien qu’en cette fin de semaine on se sent un peu perdu face à un tel déchaînement des passions.


Tout a commencé samedi dernier avec la rencontre d’un véritable philosophe du pavé. Abdel, 55 ans, me met en garde tout en dégustant son goûter, place St Michel à Bordeaux : “ Imagine qu'une femme, c’est une forêt. Un homme, c’est la braise qui peut mettre le feu à la forêt ”. De quoi me mettre la puce à l’oreille : les relations amoureuses doivent-elles être systématiquement synonyme de méfiance ? Réponse en direct du bitume, quelques rues plus loin autour du marché des Capucins. Sur la pierre, on a collé ces mots noir sur blanc à la manière d’une lettre anonyme “ Tes roses n’effaceront pas mes bleus ”. Et puis un peu plus loin “ Cette année, 113 féminicides ”. Il a bon dos l’amour inconditionnel. Peut-être ne s'agit-il pas de se méfier de l’amour, mais plutôt de ce que l’on serait capable de faire en son nom ? Poussée par cette pensée, je poursuis mes errances.

Quelques centaines de mètres plus loin, rue Sainte Catherine, changement de décor : ici, l’amour n’a pas de prix, il est prétexte à tout, il justifie tous les excès. Chez les fleuristes on trouve ces mêmes roses, qui n’effacent toujours pas les bleus mais semblent en revanche s’affranchir des droits humains et de la réglementation européenne. S’affichant en toute fraîcheur et par milliers des vitrines à la rue, elles nous susurrent qu’il n’y a vraiment rien de trop fou pour l’amour. Pas même l’empreinte carbone d’une fleur coupée en provenance du Kenya ou de Colombie. Ni même les conditions déplorables de la main d'œuvre bon marché qui s’expose quotidiennement à des produits chimiques interdits en Europe. L’amour, l’amour… est décidément au-dessus de toutes ces vaines préoccupations. L’amour, apparemment, n’est pas moral : il se contente d’être beau. Aussi charmant que ces vitrines qui se parent de rouge et de rose, avec force de petits cœurs. Tout, dans la rue commerçante, flirte avec les amoureux. Chez carrefour, on propose des discounts alléchants : -25% sur tous les plateaux de fruits de mer, et ce en se dédouanant de la possible issue malheureuse de la soirée des tourtereaux en cas d’indigestion. Ils n’ont pas le monopole de cette vaste braderie de la Saint-Valentin cependant : chacun y va de son idée cadeau, l’amour à consommer sans modération ! Je m’enfonce un peu plus avant dans le marché de la passion : j’errais dans les rues, je poursuis mon errance dans l'agora digitale, direction les applis de rencontre. Ici, c’est apparemment hyper safe. Chacun peut se cacher derrière son écran et afficher très clairement l’objectif et le public ciblé à la manière d’une stratégie marketing : plan cul, partenaire de vie, Valentin ou Valentine, homme à marier, vide affectif à combler, relation libre ou polyamour, avec ou sans chien, allergique aux chats. L’amour devient un sujet résolument sérieux qui impose une communication soignée et ne laisse nulle place à l’improvisation. Ici, on est précis, on met l’accent sur ce qui compte vraiment : on fait un petit 1m72, on affectionne les bières artisanales, on écrit le premier message, on est vacciné, on est flexitarien ou au contraire, on adore les BBQ voire encore… les enfants. Pas de badinage, pas de place à l’imprévu. De quoi nous faire pencher du côté Musset : si vous pensiez jusqu’alors que les relations amoureuses pouvaient être légères et vaporeuses, vous vous mettiez le doigt dans l'œil. Quelques jours plus tard, un fait d’actualité ayant échappé à mon attention refait surface pour confirmer cette thèse : “ Pour la Saint-Valentin, les Jeunes avec Macron font campagne sur les applications de rencontre ”. Peur de rien les jeunes macronistes, l’amour avec eux se fait téméraire, politique même avec le slogan affiché « Viens matcher avec la démocratie ». On pensait être là pour trouver l'âme sœur, on nous rappelle notre devoir de citoyen.


Conséquences de ces errances de l’agora de la rue à celle du digital : je me sens tout à fait perdue dans la symbolique caméléon de l’amour. J’ai également compris une chose, à contre pied du propos de Rémi Gaillard, c’est qu’en étant n’importe qui, on peut dire n’importe quoi sur l’amour. Cela n’aura fait que m’éloigner de mon propos premier : Peut-on badiner avec l’amour ? Je m’en retourne voir Abdel en quête d’une illumination philosophique. Après lui avoir demandé de préciser sa pensée sur cette histoire de feu de forêt féminin, il secoue la tête en signe de désapprobation. Selon lui, l’amour est certes un sujet sérieux, mais pour une raison seulement. C'est qu'il convient de l'appréhender avec méthodologie : “ Imagine qu'il y a deux cercles : le premier, c’est toi. Le deuxième, ce sont les autres. En amour, tu dois toujours commencer par le premier cercle ”. Eurêka ! C’était simple comme bonjour : comme en écologie avec Julien Vidal, l’amour, ça commence par moi.





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