No pen, no game ? Métaphysique de l'entre-deux tours

Peut-on sortir gagnant de sa défaite ? Sommes-nous libres de ne pas choisir ? Alors que l'entre-deux nous prouve la relativité certaine du temps, on n'a pas eu la force de répondre à ces questions métaphysiques. Heureusement, la rue l'a fait pour nous.



Photo : Lucie Le May. " C'est pas moi, c'est Eric ! "

Il se passe cette chose étrange dans l'entre-deux tours : le temps n'a plus de substance. Il s'étire comme de la guimauve, ou plutôt comme du chewing-gum que l'on collerait allègrement sur les affiches des déjà ex-candidats. No pain, no gain ? La défaite est amère. Le présent bouscule le passé ébahit et sur les visages victorieux, pétris de promesses, se superpose ce que l'on sait : vous avez perdu. Vous avez vraiment perdu. Hélas, c'est comme ça. No gain, pour tant de pain à se bousculer pendant des mois, s'arrachant l'avant-scène du second tour. Maintenant, les dés sont lancés, et toute cette agitation retombe comme un œuf de Pâques brisé qui répandrait son liquide jaunâtre sur le bitume. Le propre de toute tragédie, c'est qu'après son dénouement la vie continue : tout ce qu'il nous reste à faire, c'est de commenter.


Photo : Lucie Le May. " 2%, ça aurait été bien ! "

Ça nous semblait tout naturel il y a seulement quelque jours de voir cette ribambelle de posters à l'angle du cours Victor-Hugo : Fabien Roussel avec sa chemise blanche aux deux boutons insurrectionnellement ouverts, Philippe Poutou et sa casquette, les demi-sourires de Marine et Eric, les dents arborées avec fierté d'Anne Hidalgo, une vraie pub Colgate....Les uns et les autres osant le face à face ou offrant leur meilleur profil, regardant le commun des mortels à travers l'objectif ou loin, très loin vers un futur glorieux. Ou pas. Aujourd'hui on les revoit les uns à côté des autres sur ces grands panneaux de fer, et à défaut d'en pleurer on a un peu envie d'en rire. Les commentateurs, sans tarder, ont investi la place : quiconque serait resté dans un bunker pendant les dix derniers jours pourrait recevoir ici une information édulcorée. Sur chaque affiche, on a apposé le pourcentage du premier tour. Anne Hildalgo : 2%. Un autre critique passé par là plus tard a rectifié d'une flèche : " Ça aurait été bien ! " C'est vrai, ça aurait été mieux d'être au moins 2% pour " changer l'avenir ensemble ". Mais non, l'avenir restera là dans la rue, juste à l'endroit où on l'avait laissé.


Photo : Lucie Le May. " Le karsher qui nettoie même la misère "

Au-dessus du visage de Yannick Jadot, on a barré le mot Ecologie pour y substituer Jardinage : le commentateur envoie Yannick à la retraite, sans autre forme de procès. Il va falloir faire face, Yannick, et nous de même sans toi. Le visage de Valérie Pécresse, lui, a carrément disparu : à son " courage de faire ", on a apposé " le karsher qui nettoie même la misère ". Pourtant, elle a toujours du courage Val, celui d'aller mendier des sous à droite à gauche pour rembourser sa campagne. Au diable l'assistanat ! Du côté de Zemmour, on interroge : " 7%, c'est peu non ? ". C'est déjà trop. Et Marine, voisine de panneau de geindre : " C'est pas moi, c'est Eric ! ". Pas mal. Ils sont vraiment pas mal ces artistes de rue : c'est concis, ça va droit au but. On est passé du tragique à la comédie. Ça nous consolerait presque. On ne va tout de même pas aller jusqu'à penser que le plus important, c'est de participer : ce serait pousser mémé dans les orties. C'est qu'on se traîne une drôle de gueule de bois depuis une semaine : une lourde impression de déjà-vu, le sentiment que désormais, c'est acté. En France, c'est No Pen No game. On a beau assister à la chute des grands partis, il y aura toujours un Le Pen pour s'accrocher aux branches. C'est la malédiction du barrage au second tour. On aurait bien aimé, pourtant, pour une fois, être une pierre qui roule plutôt qu'une pierre qui bloque. Alors que là, on amasse clairement de la mousse. Le roi n'est pas mort.


Photo : Lucie Le May

Que disent-ils d'Emmanuel Macron nos commentateurs ? Ils disent que " ce n'est pas à nous de payer leur crise ". Ils disent encore : " Pour répondre aux urgences sociales, écologiques et démocratiques, votez Philippe Poutou ". Poutou qui déclenche la passion de l'artiste de rue, qui lui octroie 15% et une avalanche de petits cœurs . Too late pour Poutou. Pas pour la crise écologique apparemment : il n'est jamais trop tard de l'entre-deux tours pour retourner sa veste et devenir un Amish converti. La politique ignore-t-elle la honte ? On parcourt les affiches, de gauche à droite ou de droite à gauche on ne sait plus très bien. Il y a les ex-candidats dont c'était facile de penser quelque chose, et ceux dont on ne pense rien. Il y a ceux qu'on aime jusque dans leur défaite, force de petits cœurs chez Mélenchon également qu'on remercie abondamment de nous avoir fait entrevoir " un autre monde possible ". Apparemment, l'échec sied mieux à certains qu'à d'autres. L'avantage de la chute, c'est qu'elle ennoblit. Avec ses narines dilatées, Jean-Luc semble nous dire qu'il est au-dessus de tout ça. C'est comme s'il savait d'avance, qu'il avait prévu dès son shooting de campagne qu'il resterait fier jusque dans la défaite.


Photo : Lucie Le May

Oui, l'entre-deux tours est définitivement un laps spatio-temporel défini par son étrangeté. Autre bizarrerie qui n'est écrite nulle part dans la rue, mais l'imprègne : 26% d'abstention. 42% chez les 18-24 ans, 46% chez les 25-34 ans. Sont-ils les mêmes, ceux qui commentent et ceux qui votent ? Ou alors est-ce ceux qui ne votent pas qui critiquent avec autant d'ironie que de recul la mascarade ? On serait très tenté de leur dire, à ceux qui s'abstiennent, qu'on ne voudra pas les entendre parler pendant les cinq prochaines années ( Sept peut-être ? Qui dit mieux ? ). D'ailleurs, ça m'a échappé face à un autre street philosopher samedi soir, ce à quoi il m'a répondu : " La droite, la gauche, qu'est-ce que ça change pour nous aujourd'hui ? Si nos ancêtres se sont battus pour le droit de vote, aujourd'hui il ne veut plus rien dire. La politique n'a plus de sens. C'est au jour le jour que je m'implique, pas en allant aux urnes. " De quoi nous interroger : Vote-t-on, en ne votant pas ? Vote-t-on pour un renouveau de la vie démocratique ? Exprime-t-on son profond dégoût de la politique, sa désillusion ? Est-on dépolitisé pour autant ? Il semble que non. L'ultime question philosophique de l'entre-deux est donc la suivante :


Sommes-nous libres de ne pas choisir ?


Si choisir, c'est renoncer, l'inverse est-il vrai pour autant ? Ne pas choisir, est-ce résister ? Ne pas trancher, refuser le compromis ? Réponse en direct du bitume : dans l'entre-deux, il y a aussi ceux qui refusent de choisir entre les deux.


Photo : Lucie Le May. " Résistons ! "



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