La Clé du Quai, un café culturel enflammé

Afin d’imaginer collectivement de nouveaux récits pour un futur souhaitable, PRIMAIRE se penche sur des projets artistiques engagés.


Enflammé, au propre comme au figuré. Deux mois après le départ de feu qui a ravagé leur joli café associatif, j’ai rencontré Bela et Côme, les fondateurs de ce lieu artistique hors du commun. L’occasion pour eux de prendre du recul sur leur projet et de partager avec moi leurs envies, leur parcours de vie et de danse. Une discussion passionnée avec deux individus constamment en mouvement, qui s’est imposée comme une réflexion sur le renouveau des modes de création artistiques.

La Clé du Quai, rue du Mirail à Bordeaux

Sérendipité


En chemin pour aller rencontrer Bela et Côme dans un café du centre-ville de Bordeaux, j’ai en tête d’intégrer notre échange à un article généraliste sur les projets artistiques engagés. Après deux heures de conversation, j’ai changé d’avis : il faudra consacrer un article entier à La Clé du Quai. En discutant avec eux, j’ai appris le concept de sérendipité. Sérendipité, soit une découverte inattendue et fructueuse, à l’image de ma rencontre avec les deux danseurs. On fait l’expérience heureuse de la sérendipité parce-que l’on est dans un état d’esprit suffisamment ouvert pour voir ce hasard à l'œuvre, et tant pis si cela a pour conséquence de nous éloigner de notre but premier ! Voilà qui plaît à Bela et Côme, et donne la couleur de leur projet de vie en mouvement permanent. C’est aussi en déviant régulièrement de l’objet premier de notre entretien que se poursuit la conversation allègrement décousue que nous entamons.


Une identité dansante


Qui sont ces deux danseurs ? Avant de se rencontrer, elle était Isabelle et lui Antoine. En cours de route, ils sont devenus Bela & Côme, comme le nom de la compagnie de danse-théâtre qu’ils ont créée. Une rencontre fortuite lors d’une audition de danse parisienne leur permet de se découvrir des envies communes : celle de créer, de donner corps à leurs idées plutôt qu’aux idées des autres. L’un comme l’autre aspirent à ne plus être seulement interprètes, et à trouver un espace qui leur donne la liberté de chorégraphier. Bela quitte alors Paris, où elle court après le temps entre auditions et petits boulots, et rejoint Côme à Bordeaux.


“ On s’est demandé : s’il nous fallait un Plan B, qu’est-ce qu’on aimerait faire ? On savait qu’on n’avait pas envie d’une école de danse. On s’est dit que ce serait chouette d’avoir un café où les gens puissent se rencontrer, échanger, créer. ” Bela


Tout en poursuivant leur travail respectif d’interprète, ils structurent peu à peu leur compagnie. Alors que Côme travaille sur Quai Ouest de Bernard-Marie Koltès, lui et Bela créent l’association La Clé du Quai en référence à la pièce de théâtre éponyme. La structure permet à Côme de donner des cours de danse hebdomadaires dans différents lieux de Bordeaux. L’association est aussi pensée comme le terreau favorable aux projets à imaginer, à la matière à créer. Ce dont Bela et Côme rêvent, c’est d’un espace qui leur permette à la fois de créer et d’aller à la rencontre de leur public. Il s’agirait d’un kit “ clé en main ” justement, qui leur permettrait de contourner allègrement la dimension administrative nécessaire à toute création artistique : montage de dossier de subventions, démarchage des salles, constitution d’un réseau etc… Le fond de commerce du Tchaï Bar est justement à reprendre et il y a possibilité d’y aménager un studio de danse au sous-sol. C'est comme une évidence. Ils achètent.


Bela & Côme

Rendre possible


Le café est à la jonction de plusieurs rêves : il y a l’espace artistique en bas, l’espace de rencontre en haut avec le café. C’est un lieu de tous les possibles, un espace pour développer les créations de la cie Bela & Côme mais aussi et surtout un endroit disponible pour tous ceux qui souhaitent le faire vivre. Dès le départ, il y a une ligne directrice, c’est “ce côté ouvert sur le monde”.


“ On voulait faire en sorte que le projet nous dépasse ! Des associations commencent à se réunir chez toi, il y a des couples qui se forment… Le lieu prend vie ! ” Bela


Le café, c’est d’abord un lieu privilégié pour dispenser les différents cours de danse de l’association La Clé du Quai. C’est aussi la possibilité d’accueillir de jeunes artistes en résidence, un espace gratuit pour débuter. “ En tant que jeune danseur, tu veux faire une créa, tu n’as pas d’argent : tu la fais dans ta chambre ” me dit Bela. Le studio mis à disposition sur des créneaux horaires dédiés constitue alors un précieux terrain d’essai. Au fil du temps, un accompagnement de ces jeunes artistes se met parfois en place par le biais d'échanges et de conseils pour structurer leurs projets. Plus qu’un café, plus qu’une école de danse, plus qu’un espace de création ou de représentation, La Clé du Quai est tout cela à la fois. C’est un essaim d’artistes où les idées fusent, en perpétuelle ébullition. Et cela est rendu possible, justement, par un modèle économique judicieux.


“ Il s’agissait de trouver une logique économique qui nous permette de fonctionner, avec les cours, avec le café, tout en pouvant développer nos projets et partager ce que l’on aime. ” Côme


L’activité café est autonome, elle paie ses propres charges. L’offre pédagogique quant à elle génère un bénéfice qui permet de financer création artistique et accueil en résidence. Il suffisait d’y penser.


Un métier à multiples casquettes


Au début, Bela & Côme sont sur tous les fronts : ils assurent le service, la gestion… Le plaisir d’être présents au café et d’y faire des rencontres au jour le jour est nuancé par le sentiment de mettre leur propre vie d’artiste entre parenthèses. “ Finalement, on met beaucoup d’énergie à développer ce projet socio-culturel et le travail de création en pâtit ” me dit Côme. Bela enchaîne :


C’est comme si tu avais un bébé : si tu es en travail de création mais que tout à coup tu as une fuite d’eau, tu dois aller régler le problème. On était toujours rattrapés par cette réalité de gestion quotidienne d’un projet. Bela


Dès qu’ils ont mis un peu d’argent de côté, ils commencent donc à déléguer. Ils embauchent quelqu’un pour le service et un responsable pour la partie café. Ils peuvent alors peu à peu se concentrer sur le développement de la partie artistique : l’offre pédagogique s’étoffe grâce à de nouveaux intervenants, et aux cours de danse s’ajoutent des cours de yoga et de théâtre. Bela et Côme créent alors les apéros dansés, des soirées conviviales dédiées aux danses de couple. Le projet se ramifie, l’équipe s’agrandit.


“ Ce qui est très intéressant avec ce projet, c’est que nos métiers ont beaucoup évolué: au début on est danseurs, puis on devient serveur, tenancier, il faut gérer une équipe. On a installé le plancher, on est en lien avec les fournisseurs, on fait la comptabilité… C’est très riche ! ” Côme


Les valeurs


Le goûter fait maison après le cours de danse

Lorsque je les interroge sur l’engagement porté par leur projet artistique et humain, Bela préfère parler de valeurs : valeur de partage, de respect de l’autre. Concrètement, il s’agit de privilégier le fait-maison au café, “parce-qu’il est possible de faire des choses simples et de qualité” , de créer un réseau d’entraide où l’on mutualise le matériel ou encore de finir une conversation avec le sentiment que l’on est capable de mener à bien tous ses projets. C’est encore la pratique même de la danse qui acquiert une dimension philosophique :






Cela permet de se déployer, d’avoir conscience du monde beaucoup plus clairement par la conscience corporelle. Je le lie aux enjeux climatiques, sociaux, car en étant plus proche de soi, on est plus proches des autres et de ce qui se passe autour ”. Côme


Selon Côme, l’engagement consiste “ à se mettre en action là où l’on est bons ”. En l'occurrence, l’enseignement de la danse consiste à créer un espace dans lequel chacun puisse s’exprimer. La technique est donc un moyen, et non une fin : par la pratique de l’improvisation on met ses acquis à profit pour chercher, se perdre, partir à l’aventure d’être soi dans le mouvement. Côme me dit avoir besoin de la contradiction, sur quoi Bela enchaîne que “ lorsque l’être humain trouve un élan de plaisir dans quelque chose, un prisme de réussite… Il a tendance à s’enfermer dedans, à penser qu’il a trouvé la solution à un problème. Mais la boucle n’est jamais bouclée ! ”. Et d’ailleurs, c’est au moment même où le projet de La Clé du Quai commençait à se solidifier dans les murs de la rue du Mirail que les locaux ont pris feu.


Renaître de ses cendres


C’était le 25 novembre 2021 : un départ de feu au niveau du comptoir électrique du café enflamme l’immeuble. Les pompiers interviennent rapidement et il n’y a pas de blessé, mais c’est un coup dur. L’incendie arrive au moment où Bela & Côme avaient réussi à constituer une équipe solide, où des étapes importantes avaient été franchies et où La Clé du Quai commençait à rayonner au niveau local. Mais il s’agit aussi d’une pause forcée, car il faudra au moins un an de travaux avant d’ouvrir de nouveau les portes du café. “ Une pause que l’on voulait déjà prendre, mais qu’il est difficile de s’octroyer une fois que tu as un projet qui tourne, et d’autres personnes derrière ” me dit Côme. Maintenant, il s’agit donc de “ créer du vide”, puis de voir quelles idées peuvent germer dans cet espace vierge. Sans trop creuser, on voit d’ailleurs émerger de belles pousses. Avant l’incendie, il y avait déjà le désir d’aller hors les murs, “ de faire le lien entre la ville et la campagne ”. Ils avaient d'ailleurs déniché un bel endroit dans les Landes, dans la commune de Belhade. Là-bas, il y a une salle des fêtes de 200 m2 mise en location par la mairie. Là où ils manquaient d’espace en plein centre-ville de Bordeaux, Bela & Côme voient la possibilité de danser plus grand à Belhade. Là-bas me dit Côme, “ on a un lieu pour héberger les gens, un espace naturel pour la pratique en extérieur, on est au cœur d’un parc naturel régional… ”. L’idée, ce n’est pas d’exporter La Clé Du Quai dans les Landes, mais plutôt de créer de la porosité entre ville et campagne. Les deux sont complémentaires : on prend son cours du soir au centre-ville de Bordeaux en semaine, on vient en stage dans les Landes le week-end.


“ Beaucoup d’artistes vivent en ville, car c’est là que se passent les auditions, les spectacles… Mais pour créer ils ont besoin d’un endroit calme ”. Bela


Le territoire landais présente un espace de liberté permettant d’accueillir non plus seulement des compagnies de danse, mais aussi des artistes peintres, des auteurs… Les autorités sont intéressées et la compétition avec d’autres projets artistiques est moindre. À Bordeaux toutefois, il y a un réseau déjà en place, un public réceptif. En ouvrant le projet, on voit se dessiner un horizon d’échanges fructueux entre ville et territoire rural, et de nouveaux défis à relever. À Belhade me disent-ils, “ il y a tout un travail de sensibilisation à faire, un public à conquérir ”.

On n’en doute pas : ils trouveront la clé.


Pour en savoir plus sur La Clé du Quai ou les soutenir après l'incendie :

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